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Tawhida Ben Cheikh

Disposition

Médecin tunisienne, Tawhida Ben Cheikh a multiplié les premières fois : première bachelière tunisienne, elle deviendra la première femme médecin du monde arabe et la première femme à siéger au Conseil de l’Ordre des médecins de Tunisie. Elle a ouvert la voie à toute une génération et contribué au programme de planification familiale du pays. 

Ni la société tunisienne du début du XXème, ni sa famille conservatrice ne la prédestinaient à devenir la femme des premières fois. Tawhida Ben Cheikh est née le 2 janvier 1909 à Tunis dans une famille aisée de Tunisie, alors sous protectorat français. Son père, Mansour Ben Cheikh, meurt alors qu’elle n’a qu’un an. C’est sa mère, Halloumah Ben Ammar qui l’élève seule, ainsi que ses quatre frères et sœurs. La jeune Twahida reçoit une bonne éducation, d’abord chez les sœurs de la rue Pacha à Tunis, un établissement pour les filles indigènes, puis au lycée Armand-Fallières qui accueille essentiellement de jeunes françaises. Elève brillante, elle devient en 1928 la première femme musulmane à obtenir le baccalauréat en Tunisie.

Cet été-là, Tawhida sympathise avec Elise Burnet, l’épouse du docteur Etienne Burnet, bactériologiste français et directeur de l’Institut Pasteur à Tunis. La jeune bachelière est confuse quant à son avenir, elle voudrait mener une activité sociale et aider ceux qui en ont besoin. Elle confie au couple son envie d’étudier la médecine, mais un tel projet lui imposerait de déménager en Algérie : cette filière n’existe pas en Tunisie.

« Si tu veux étudier la médecine, ma petite fille, tu dois entrer par la grande porte et aller à Paris », lui répond Etienne Burnet. Elle éclate de rire : « vous rêvez ! ».

Mais le médecin est sérieux : « Je peux t’aider. Je connais beaucoup de gens à Paris et j’ai la possibilité d’organiser ton voyage là-bas. » La mère de Tawhida croit en ce projet. Elle soutient sa fille face à la famille paternelle qui refuse : il est hors de question qu’une femme voyage seule, qui plus est à l’étranger. Halloumah affronte sans relâche sa belle-famille pour obtenir un accord, jusqu'au jour du départ de sa fille, alors que Lydia Burnet attend déjà Tawhida sur le navire qui doit l’emmener en France. Halloumah a toute confiance en celle qui sera le chaperon de sa fille pendant ses années parisiennes. Halloumah Ben Ammar arrache enfin l’accord familial, et Tawhida embarque juste à temps pour la France.

A Paris, les Burnet l’aident à s’inscrire à la faculté de médecine. Tawhida vit dans un foyer pendant quatre ans avant de s’installer chez eux. Elle y rencontre des hommes de science et des écrivains qui la soutiennent dans son projet. Elle suit ses études dans différents hôpitaux français, sous la supervision de grands médecins. En 1936, elle obtient son doctorat en médecine et choisit d’exercer en Tunisie. Elle devient alors la première femme tunisienne, mais aussi la première femme du monde arabe à exercer comme médecin. 

Mais elle n’a pas le droit de travailler dans les hôpitaux publics, gérés par les autorités françaises, dont les postes sont réservés à leurs ressortissants. Elle ouvre donc un cabinet de médecine générale au 42, rue Bab Menara, un quartier très populaire de Tunis. De nombreuses femmes viennent la voir, n’ayant pas les moyens d’accoucher à l’hôpital. Celle qu’on surnomme alors « la médecin des pauvres » se spécialise peu à peu dans la pédiatrie, puis la santé féminine, et devient obstétricienne. Tawhida Ben Cheikh s’engage dans la lutte féministe et participe dès 1937 aux actions du Club de la jeune fille tunisienne et de l’Union des femmes musulmanes de Tunisie, deux organisations qui travaillent à améliorer la condition des femmes.

La même année, elle prend la tête de la revue Leïla, première publication féministe du pays, fondée en 1936. Chaque mois, le magazine publie des articles en faveur de l’évolution et de l’émancipation de la femme musulmane nord-africaine. La jeune médecin y partage son engagement en faveur de l’accès à la santé pour les femmes, les enfants et les populations démunies qu’elle reçoit dans son cabinet.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle poursuit cet engagement. Elle fonde plusieurs organisations, notamment la Société de l’aide Sociale, l’Orphelinat Accueil ou encore la Société Qammata, dédiées aux soins de l’enfants et à l’éducation maternelle.

 A l’aube de l’indépendance, Tawhida Ben Cheikh fait son entrée dans le milieu hospitalier public. En 1955, elle prend la direction du service de maternité de l’hôpital Charles-Nicolle à Tunis. En 1959, elle devient également la première femme à siéger au Conseil nationale de l’ordre des médecins de Tunisie.

Devenue gynécologue, elle est très impliquée dans le programme de planification familiale et la politique de contrôle des naissances nationales. Elle crée un service dédié, en 1963, à l’hôpital Charles-Nicolle. L’année suivante, elle rejoint l’hôpital Aziza Othamna où elle dirige, là encore, le service de maternité. Parallèlement à cette activité, elle ouvre à Tunis, en 1968, la clinique Montfleury dédiée au contrôle des naissances. C’est la première sur le continent africain. En 1970, elle devient directrice du planning familial de Tunisie et se bat pour l’accès à la contraception et pour le droit à l’avortement, légalisé en 1973.

Tawhida Ben Cheikh prend sa retraite en 1977 et se consacre à sa famille. Elle meurt en 2010 à l’âge de 101 ans. Comme de nombreuses femmes, elle a reçu peu de reconnaissance de son vivant. En 2014, l’association portant son nom se désolait que ni l’Etat, ni les facultés de médecine tunisiennes n’aient songé à donner son patronyme à un bâtiment.

Mais en mars 2020, la Banque Centrale de Tunisie décide enfin d’honorer Tawhida Ben Cheikh en mettant en circulation un billet à son effigie. En pleine crise du coronavirus, le symbole est fort, rendant hommage à la femme des premières fois et à l’ensemble d’une profession à laquelle elle à ouvert la voie.

Les infréquentables : Tawhida Ben Cheikh, par Juliette Loiseau. First Editions - Causette 2020

 

La Tunisie rend hommage à la première femme médecin du monde arabe