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Bertha Benz

Disposition

Elle se passionne enfant pour les sciences et les mécanismes de locomotive, puis pour un homme qui planche sur une drôle d’invention. En 1888, Bertha Benz effectue un voyage qui va changer pour toujours l’histoire de l’automobile.

Si les voitures roulent aujourd’hui, c’est un peu grâce à elle. Grâce aussi à ce parcours dans lequel elle décide de se lancer un beau jour d’août 1888. Ce matin-là, la jeune Madame Bertha Benz se lève aux aurores et prend la route. Elle va devenir la première personne à effectuer une longue distance avec une automobile, et prouver ainsi combien elle était visionnaire.

Bertha est née 39 ans plus tôt, en 1849, dans la famille aisée des Ringer à Pforzheim, au sud-ouest de l’Allemagne. Dès l’enfance, elle se passionne pour les sciences, et en particulier pour les mécanismes des locomotoves. A 20 ans, elle rencontre Carl Benz, un ingénieur allemand qui travaille sur un projet ambitieux : faire rouluer un « chariot  sans chevaux ». Bertha partage sa passion pour la technique et l’ingénierie et tombe amoureuse. Au grand dam de son père, qui s’inquiète de la voir s’engager avec un homme dont les projets n’ont pas fait leurs preuves. Bertha, elle, croit en son fiancé, au point d’investir l’intégralité de sa dot dans la société fondée par Carl, Benz &Cie. Elle devient ainsi son associée, puis son épouse. Ils s’établissent à Mannheim où ils créent un atelier, font cinq enfants et affrontent des années difficiles financièrement. Carl est un ingénieur de génie mais un piètre businessman.  

Le 29 janvier 1886, la voiture à essence de Carl Benz est brevetée. Il baptise son invention Benz Patent-motorwagen Nummer 1 (autrement dit tricycle Benz 1). Il faut imaginer un chariot décapotable à trois roues, deux à l’arrière, une à l’avant, propulsé par un moteur à explosion. Le tricycle Benz 1, qui peut rouler entre 13 et 16 km/h est présenté au public et fabriqué en plusieurs exemplaires. Les ventes ne décollent pas pour autant. La presse n’en voit pas l’utilité, tandis que pour l’Eglise, ce n’est rien d’autre qu’une invention du Diable.

C’est à ce moment-là que Bertha décide de frapper un grand coup.

Son mari est trop frileux pour assurer un bon marketing ? Qu’à cela ne tienne, elle va démontrer au monde que son invention tient la route, au sens propre du terme. Le 05 août 1888 donc, elle quitte Mannheim, prétextant une visite chez sa mère. En fait, elle part au volant de la version n°03 du tricyle, sans rien dire à son mari. Et sans la permission des autorités non plus : seul Carl détient un permis de conduire. Elle embarque leurs fils Richard et Eugen, 13 et 15 ans. Jusqu’alors, la conduite motorisée se limitait à de très courts essais, en boucle, effectuées par des mécaniciens. Bertha Benz va conduire de Mannheim à Pforzheim, soit un record de 106 kilomètres. Elle est déterminée à prouver l’utilité de l’automobile, et à booster les ventes.

Dans sa longue robe boutonnée jusqu’au menton, elle roule avec fierté. Sans carte ni panneaux pour s’orienter, elle avance en se fiant à son intuition. Il faut voir la tête des gens sur le sbords de route, tantôt hostile, tantôt étonnés, qui regardent passer cet engin motorisé. Et conduit par une femme qui plus est ! En chemin, les problèmes se multiplient, mais il en faut plus pour arrêter l’amazone. La voiture ne possède pas de réservoir, son carburateur ne peut contenir que 4.5 litres d’essence…et la station-service n’a pas encore été inventée.

Bertha se débrouille pour trouver de la ligroïne (éther de pétrole), un produit qui sert habituellement de détachant, mais qui entre aussi dans la composition du carburant. Elle improvise une halte auprès d’un apothicaire. Cette pharmacie située dans la ville de Wiesloch fut ensuite surnommée la « première station essence au monde ». Le moteur manque de puissance dans les montées ? Ses deux adolescents poussent le véhicule. Un forgeron l’aide à réparer une chaîne. Et quand il le faut, Bertha se transforme en MacGyver du volant avec ce qu’elle a sous la main : elle utilise une longue épingle à chapeau pour nettoyer les tuyaux à carburant obstrués et répare un câble avec une de ses jarretières. Son ingéniosité la conduit enfin à inventer les plaquettes de frein, lorsqu’elle fait appel à un cordonnier pour réparer avec du cuir les freins en bois endommagés.

Arrivé à Pforzheim douze heures plus tard, elle envoie un télégramme à son mari pour l’informer de son succès. Et reprend le volant dès le lendemain pour rentrer chez elle. Comme elle l’espérait, son exploit connaît un grand retentissement dans la presse. Les problèmes qu’elle signale à son mari permettent d’apporter plusieurs améliorations, par exemple, l’introduction d’une vitesse supplémentaire pour les montées.  « Elle était plus audacieuse que moi », aurait simplement commenté Carl Benz.

Suite au trajet audacieux de Bertha Benz, le grand public adopte progressivement la voiture, qui devient le nouveau business en expansion. Au tournant du siècle, Benz & Cie est le premier producteur mondial d’automobile et emploie 430 personnes.

En 1912, Carl lègue la compagnie à ses fils Richard et Eugen. Deux ans plus tard, il reçoit le titre de Docteur honoris Causa de l’Institut de technologie de Karlsruhe où il a étudié. La crise économique des années 1920 pousse Benz à fusionner avec Daimler. Leurs voitures seront désormais comercialisées sous le lego Mercedez-Benz.

En 1944, Bertha est nommée à son tour Honorable Sénatrice par l’université de Karlsruhe. Elle décède deux jours plus tard, à l’âge de 95 ans, faisant preuve d’une longévité aussi remarquable que son premier trajet en automobile. Le 25 février 2008, l’Allemagne reconnaît officiellement la Bertha Benz Memorial Route comme héritage industriel de l’humanité. Ce parcours touristique, emblématique de la culture industrielle du pays, suit le chemin emprunté par Bertha Benz, 120 ans plus tôt. Un circuit de 194 kilomètres en tout, allant de Mannheim à Pforzheim, et revenant par la vallée du Rhin pour éviter les montagnes escarpées. Bertha Benz a été mise à l’honneur dans plusieurs documentaires, ainsi que dans un film de 4 minutes mis en ligne sur Youtube par Mercedes-Benz en mars 2019. Cette reconstitution, intitulée Le voyage qui a tout changé, conclut joliment ainsi : « elle croyait dans l’automobile, mais elle croyait plus encore en elle-même ».

Les infréquentables : Bertha Benz, par Marianne Rigaux. First Editions - Causette 2020

Bertha Benz - Le voyage qui a tout changé