« La fée aux choux »
Mademoiselle Alice, ainsi qu’on la surnomme, devient aussi qualifiée qu’indispensable. Et lorsque la maison doit fermer à cause d’un procès, elle pousse Léon à créer une nouvelle société, la Compagnie Gaumont. En 1895, les frères Lumière invitent Alice à découvrir leur invention, une sorte de lanterne magique améliorée. C’est ainsi qu’elle assiste à la naissance du cinématographe. Pour Gaumont, la prise de vue animée est un produit de plus à mettre à la disposition des clients. On filme des évènements, des expériences. Comme pour la photo, l’usage est documentaire. Mais Alice, fille de libraire, est une grande lectrice et elle voit tout de suite, dans cette invention, un outil d’éducation et de distraction. C’est la fiction qui l’attire. Elle demande le droit de réaliser des saynètes, jouées par des amis. Gaumont accepte, mais que cela n’empiète pas sur son travail ! Alice réalise donc ses courts-métrages à l’heure du déjeuner. Son enthousiasme est contagieux, la Gaumont lui loue un studio de fortune. C’est là qu’elle réalise son premier film, La fée aux Choux en 1896. Elle a 22 ans. Une fée gambade dans un champ de choux dont elle sort des bébés. Le décor est en bois, les choux sont peints à la maison, et la maman d’une des bébés se précipite dès qu’il renifle, surgissant sans arrêt devant la caméra. Ce premier film, d’une minute, séduit le public.
Alice et ses techniciens vont en produire d’autres, découvrant, souvent par accident, des trucages artisanaux. Disparitions, surimpressions, magie…Preuve de son inventivité, les maisons concurrentes la copient.
Les succès et les bénéfices des films d’Alice Guy décident la Compagnie Gaumont à miser sérieusement sur le cinématographe. M’ais l’affaire devenant sérieuse et lucrative, plus question de laisser une femme à sa tête. Il faudra tout le poids de son ami Gustave Eiffel, membre du conseil d’administration, pour qu’Alice reste responsable des productions Gaumont. Elle engage des opérateurs, des techniciens, des scénaristes, dont Louis Feuillade. Elle multiplie les tournages. Pour la seule année de 1903, on compte officiellement vingt-huit films à son actif, qui deviennent de plus en plus longs. Son appétit est sans limites, c’est une gourmande, une passionnée.
En 1905, elle tourne un film ambitieux, La Esmaralda, inspiré de Notre Dame de Paris. En 1906, elle décide de réaliser La vie du Christ. Ce sera l’un des premiers films à grand spectacle. Trois cents figurants, vingt-cinq décors… on n’avait jamais vu ça ! Le film est ovationné par le public et obtient la médaille d’argent de la Ville de Milan.